Depuis plus de deux ans, Haïti s’enfonce dans une crise sans précédent, marquée par l’effondrement de l’autorité de l’État, une insécurité incontrôlable et une misère grandissante. Après 24 mois d’exercice, le bilan du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) est sévère : aucune amélioration significative, aucune réforme structurante, aucun signal fort capable de redonner espoir à une population à bout de souffle.
Aujourd’hui, sous la direction du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, la gouvernance actuelle peine à convaincre. Les récentes installations de ministres et de directeurs généraux, jugées désordonnées, opaques et déconnectées des priorités nationales, renforcent l’image d’un pouvoir improvisé. Pour une large frange de la population, ces nominations traduisent moins une volonté de redressement qu’un simple partage de postes, dans un pays pourtant au bord de l’effondrement.
Selon moi, cette situation traduit une crise de leadership profonde, où l’incompétence de l’État devient un facteur aggravant du chaos. Cette faiblesse institutionnelle ne se limite pas à l’inefficacité administrative : elle a des conséquences directes et dramatiques sur la vie humaine.
La semaine dernière, deux journalistes, Jean Marc Désir et Robenson Geffrard, ont perdu la vie dans des circonstances tragiques. Selon plusieurs informations, ces derniers auraient tenté d’alerter ou de collaborer avec les forces de l’ordre en fournissant des renseignements sur des zones de non-droit où circulent des groupes armés. Leur mort illustre brutalement l’incapacité de l’État à protéger ceux qui cherchent à informer, à dénoncer et à défendre l’intérêt public.
Plus choquant encore, l’absence d’une position claire, ferme et responsable du gouvernement face à leur disparition ou à leur assassinat renforce le sentiment d’abandon. Dans un État fonctionnel, la mort de journalistes devrait provoquer une réaction immédiate, des enquêtes sérieuses et des mesures concrètes. Ici, le silence ou l’ambiguïté des autorités ne fait qu’aggraver la crise de confiance.
Pendant ce temps, la réalité est implacable. Des groupes armés imposent leur loi sur une grande partie du territoire, réduisant l’État à une présence symbolique. Circuler devient un risque, travailler un défi, survivre une lutte quotidienne. Dans ces conditions, évoquer l’organisation d’élections relève, pour beaucoup, d’une illusion, voire d’une provocation.
Sur le plan économique, la situation est tout aussi alarmante. L’inflation écrase les ménages, la gourde perd de sa valeur, les produits de première nécessité deviennent inaccessibles. Le chômage explose, la jeunesse se retrouve sans perspective, et l’État semble incapable d’apporter des réponses concrètes. Le pays avance sans cap clair, livré à lui-même.
Plus grave encore, la confiance est brisée. Après deux années d’inaction du CPT, les promesses répétées du pouvoir ne suscitent plus l’adhésion, mais la méfiance. Chaque annonce d’élection est désormais perçue non comme un engagement sérieux, mais comme une tentative de gagner du temps ou de satisfaire des exigences extérieures.
Car la pression internationale, notamment celle des Nations Unies, joue un rôle déterminant. Face aux attentes de retour à l’ordre constitutionnel, les autorités haïtiennes affichent une volonté de préparer des élections. Mais sans sécurité, sans institutions solides, sans organisation crédible, ces déclarations restent déconnectées de la réalité.
Haïti se trouve aujourd’hui face à une vérité brutale : il ne suffit plus de promettre, il faut agir. Le pays ne peut plus se permettre des transitions sans résultats, des gouvernances sans vision et des discours sans suite. Sans un sursaut réel de compétence, de responsabilité et de volonté politique, la crise continuera d’emporter des vies innocentes et de plonger davantage la nation dans l’instabilité.
Dans ce contexte, parler d’élections sans résoudre les problèmes fondamentaux revient à construire sur du sable. Et tant que les bases ne seront pas solides, toute tentative de retour à la démocratie restera fragile, contestée et vouée à l’échec.
L’heure n’est plus aux illusions. Elle est à la responsabilité
✍🏿Richard Felissaint